Gibus Club, Conny Plank, Visconti, Marcia Baïla
Au Gibus Club en 1980, le nom d’une danseuse et le scratch d’un guitariste se sont disputé une place dans l’histoire de la pop française. Catherine Ringer et Fred Chichin ont d’abord joué en Rita Mitsouko, puis en Les Rita Mitsouko, un duo qui traitait Paris comme studio et scène à la fois : la guitare nerveuse et les machines de Chichin, la voix de Ringer passant du grit cabaret au cri avant-garde sans demander la permission.
Le premier album Rita Mitsouko sort en 1984, produit avec Conny Plank. « Marcia Baïla » monte à la deuxième place en France, hommage à la danseuse Marcia Moretto devenu rituel national de piste, les images de Mondino verrouillant le duo dans un mythe visuel. The No Comprendo (1986), avec Tony Visconti, pousse plus loin: « C’est comme ça », « Andy », une pop qui refuse de poncer ses arêtes. Marc & Robert (1988) amène Sparks sur « Singing in the Shower », clin d’œil transatlantique que la radio dance américaine remarque.
Ils étaient glamour et abrasifs dans le même bar. Ringer pouvait ressembler à une star et sonner comme une émeute. Chichin pouvait écrire des accroches qui semblaient rayées, comme si la mélodie avait été traînée sur du béton et restait quand même catchy. Système D (1993) accueille Iggy Pop sur « My Love Is Bad ». Cool Frénésie (2000), La Femme Trombone (2002), Variéty (2007) gardent la porte ouverte dans le nouveau siècle, les charts français faisant encore de la place à leur élégance nerveuse.
Écoutez la voix de Ringer passer du grondement cabaret au cri sans prévenir, la guitare de Chichin traitée comme un bureau de percussion, et une production qui garde l’air de club parisien dans le mix. La précision européenne de Conny Plank et la discipline glam de Tony Visconti ont donné à chaque album une pièce différente, mais la friction du duo est restée constante. Comparés au synth-pop français poli ou à la chanson polie, Les Rita Mitsouko sonnaient comme une répétition qui refusait de quitter la scène.
En live, c’était une troupe de théâtre à deux avec amplis. Les scènes de festival et les plateaux télé se courbaient autour de la comédie physique de Ringer et du focus impassible de Chichin. Les clips, souvent sous l’œil de Mondino, traitaient l’identité comme un collage: vêtements, gestes, lumière de ville. Le catalogue ne s’installa jamais dans une seule alcôve de genre. New wave, funk, rock, théâtre voisin de la chanson, le tout sous une signature rayée.

Fred Chichin meurt en 2007. Le silence ensuite fait partie de l’histoire. Ringer continue, portant le répertoire comme une archive vivante, preuve qu’une chimie de duo peut survivre aux mois d’un tube. Ce qu’ils laissent n’est pas un musée de singles mais une méthode: prendre la nervosité parisienne, la brancher dans une guitare, laisser une voix refuser la politesse, et regarder la piste inventer son propre protocole.
La pop française des années quatre-vingt avait beaucoup de poli. Les Rita Mitsouko préféraient la friction. Ils laissaient des basses funk se disputer avec un timing punk, des synthés s’asseoir à côté de la rayure de guitare, le corps théâtral de Ringer réécrire ce qu’une frontwoman avait le droit de faire à la télévision française. Le résultat ne resta pas longtemps niche. Les tubes rendirent la friction publique. Les enfants dansaient sur des chansons qui semblaient encore pouvoir mordre. Les critiques entendaient Conny Plank et Tony Visconti et entendaient l’Europe se parler à travers un duo parisien. Les auditeurs entendaient quelque chose de plus simple et de plus étrange: deux personnes inventant une langue privée qui finit par remplir des stades de mémoire.
Jouez « Marcia Baïla » ou « C’est comme ça » et les faits tiennent : le théâtre de Ringer, la guitare filaire de Chichin, un duo parisien qui a rendu l’impatience dansable. Les Rita Mitsouko n’ont pas adouci la pop française. Ils lui ont donné de la friction et une mélodie qu’on ne pouvait pas poncer lisse.
Deux artistes, une ville, un scratch de guitare devenu signature sonore.
Après la mort de Chichin en 2007, chaque reprise de « Marcia Baïla » a porté célébration et absence dans le même refrain. Ce double sentiment colle au dessin du duo : une joie écrite avec un scratch qui n’était jamais un accident.
Leur nom a commencé comme une blague qui a tenu : le parfum Mitsouko, Rita comme personnage, un duo qui s’inventait en petite troupe de théâtre avec guitares.