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Isn’t She Lovely – Stevie Wonder : un bain sur la bande, et pas de 45 tours

La face trois s’ouvre sur un cri qu’il n’a pas voulu couper

Isn’t She Lovely ouvre la troisième face de Songs in the Key of Life, le double album que Tamla sort le 28 septembre 1976. Wonder l’écrit pour sa fille Aisha Morris, née en février 1975 de lui et de Yolanda Simmons. Le morceau ne commence pas par un couplet. Il commence par le cri d’un nouveau-né. Ce cri n’est pas celui d’Aisha. Le bain, à l’autre bout du morceau, si. On entend l’eau, une petite protestation, et Wonder qui la guide : allez, sors de l’autre côté.

Il joue presque tout. Batterie, percussions, basse synthé, Fender Rhodes, RMI Electra Piano, harmonica chromatique, chant. Greg Phillinganes ajoute quelques parties de clavier. Le bassiste Nathan Watts pose une ligne guide pour que Wonder ait une carte, et Wonder la remplace par sa propre basse clavier. Le solo d’harmonica est improvisé dans la pièce et laissé tel quel. Les ingénieurs John Fischbach et Gary Olazabal sont les noms sur la feuille de séance des longues sessions de Key of Life qui produisent ce titre. Le morceau fini dure 6 minutes 34, le bain et le solo se partageant le fondu.

Motown veut un 45 tours. Wonder refuse de le raccourcir pour le format. Un edit promotionnel, un peu plus de trois minutes, part en radio fin 1976, le cri coupé et la fin écourtée. Pas de single commercial aux États-Unis. La diffusion pousse quand même le morceau à la 23e place du chart adult contemporary de Billboard en janvier 1977. En Grande-Bretagne, il effleure le chart à la seule force du passage antenne. L’album a déjà passé treize semaines à la première place. Il n’a pas besoin que ce morceau soit un single, et il traite ça comme une décision musicale, pas comme un coup.

Yolanda est dans le texte, chantée Londi, la personne que le dernier couplet remercie. Le prénom d’Aisha est glosé dans la chanson même : la vie. Le disque est un faire-part qui refuse d’en avoir l’air. Il est joyeux, et c’est aussi six minutes d’un homme qui joue un groupe, avec une vraie enfant audible à la fin.

Allez, Aisha. Sors de l’eau, bébé.

(Stevie Wonder, sur l’enregistrement, 1976)

La version à entendre est la prise d’album. L’edit promo prouve le propos par ce qu’il retire : le cri, l’essentiel de l’harmonica, le bain. Sans eux, c’est une jolie suite d’accords. Avec eux, c’est un document. Les chanteurs de jazz ont pris les accords quand même. C’est devenu un standard sans jamais avoir eu de vrai single, ce qui est une drôle de façon d’être un tube.

En juin 2012, Wonder le chante au concert du jubilé de diamant de la reine et infléchit les mots vers Elizabeth. L’enregistrement de 1976 n’a pas besoin de cette occasion. Il a déjà l’enfant pour qui il a été écrit, sur la bande, qui refuse de sortir du bain, pendant que l’harmonica continue. Voilà le morceau. Les compilations qui le classent en supplément deluxe ne font que du classement.

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