Début à Hoboken contre le son 80s
Le 6 septembre 1989, Virgin Records sort Let Love Rule, premier album studio de Lenny Kravitz. L’essentiel des sessions a lieu en 1988-89 aux Waterfront Studios de Henry Hirsch, à Hoboken (New Jersey). « Sittin’ on Top of the World » est enregistré au Studio II de Culver City ; les overdubs d’orgue passent aux T.C. Studios de Somerville. Greg Calbi masterise le disque à Sterling Sound. Kravitz produit, chante et joue presque tous les instruments.
Le choix du matériel est volontaire. Kravitz a décrit plus tard un Fender Deluxe tweed poussé à 10 pour le son de guitare sale, un Fender Twin Reverb pour les parties plus propres, et surtout une Epiphone Sorrento, avec une Telecaster sur certains titres clean. À une époque de batterie gated et d’effets lourds, il vise un mix intime et organique. Lisa Bonet écrit les paroles de « Fear » et coécrit « Rosemary » ; pour le reste, l’album est essentiellement un one-man show.
Le titre éponyme devient la carte de visite. Son groove mid-tempo, son feeling percussif et son refrain teinté gospel tranchent avec la radio rock de la fin des années 80. Parmi les autres titres clés : « I Build This Garden for Us, » « Does Anybody Out There Even Care, » et « Mr. Cab Driver, » qui met une friction sociale en mots simples sur un riff dur. Le saxophone de Karl Denson apparaît sur certains titres ; Henry Hirsch apporte aussi orgue et prise de son.
À l’époque tout le monde faisait ce son très Eighties, très effets, très bombastique, grosses batteries. Alors je suis allé dans l’autre sens, un espace très organique. Un espace très intime. Et j’ai utiliséé tout ce matos vintage incroyable.
(Lenny Kravitz, interview Guitar World sur Let Love Rule)

Critique et public entendent rock psychédélique et soul psychédélique sur le même disque. Le premier album n’explose pas du jour au lendemain en n°1 américain, mais il construit une base durable : radio campus et rock, identité visuelle nette, assez d’élan pour que Virgin soutienne un deuxième album. Le clip et les versions live du titre gardent la formule « let love rule » en circulation bien après le premier cycle de charts.
La suite confirme le diagnostic. Mama Said (1991) et Are You Gonna Go My Way (1993) amplifient le son, mais l’ADN est déjà là : multi-instruments, amplis vintage, et chansons qui mêlent grit rock et harmonies soul. Les éditions anniversaires et remasters, dont le package 20e anniversaire, ajoutent démos et bonus sans remplacer la séquence 1989 comme document central.
Let Love Rule reste la porte d’entrée vers Kravitz comme auteur de studio. C’est un premier album fait hors du mainstream lisse de son année, puis absorbé par ce même mainstream une fois les crochets installés. Commencez par le titre éponyme, puis écoutez comment le reste de l’album tient la même logique de prise de son sèche, du premier au dernier titre.