Une réponse en cordes nylon à un meurtre au Nicaragua
Le 28 avril 1987, Ben Linder, ingénieur américain de 27 ans qui travaillait sur un petit projet hydroélectrique dans le nord du Nicaragua, est tué par les Contras. Sting écrit Fragile en réponse et le place sur …Nothing Like the Sun, sorti en octobre chez A&M et co-produit avec Neil Dorfsman. Le single suit le 1er avril 1988 et culmine à la 70e place au Royaume-Uni, un chiffre modeste pour une chanson qui a survécu au cycle de l’actualité.
La guitare est l’argument. Sting joue en fingerstyle sur cordes nylon, des lignes harmonisées en sixtes, avec une basse qui entre tard et s’appuie sur le deuxième temps, plus proche d’une clave décalée que d’un downbeat rock. Dominic Miller, devenu ensuite le guitariste de tournée, a dit à Virtual Guitar Magazine en 1999 que Sting était fier d’avoir joué la partie sur le disque. Quand Miller a raconté aux fans qu’il l’avait jouée, Sting l’a empêché de prendre la guitare sur ce morceau en concert et l’a passé à la basse. Le crédit n’est pas une rumeur.
Le texte reste concret : sang et acier, une pluie qui lave une tache, l’idée que rien ne naît de la violence. Il enregistre aussi Fragilidad en espagnol et Frágil en portugais pour l’EP Nada como el sol de 1988. Dominic Sena réalise le clip, construit sur la facilité avec laquelle une vie se brise, Sting à la guitare classique. Sur l’album, la chanson voisine They Dance Alone, l’autre pièce politique des mêmes séances, et le portrait de Crisp qu’est Englishman in New York. Un morceau plaisante en mineur et laisse parler un saxophone. Celui-ci hausse à peine la voix.
Sting et Neil Dorfsman gardent la voix sèche et proche. Pas de choeur, pas d’armée de guitares. Les versions portugaise et espagnole de Nada como el sol reprennent la même figure de guitare, ce qui montre que la partie a été écrite pour porter le texte, pas pour décorer un tube anglais. La 70e place britannique n’a jamais été la mesure. La mesure, c’est que la figure tient encore quand les mots changent de langue.
Le sens de la chanson change chaque année. Quand je la chante maintenant, je pense à la Bosnie et à la Yougoslavie.
(Sting, Miami Herald, 1994)

La contrebasse et la guitare nylon laissent de la place, et c’est pour ça que le refrain tombe plus fort qu’un arrangement plus bruyant. On entend la pièce. On entend aussi pourquoi il a gardé la chanson dans le set pendant des décennies : elle peut viser une nouvelle guerre sans réécrire les accords. En 1994, il dit au Miami Herald que le sens change chaque année. L’enregistrement, non.
Le 11 septembre 2001, en enregistrant un concert en Toscane pour ce qui deviendra All This Time, il joue Fragile et coupe la diffusion après. Cet usage plus tardif ne remplace pas la prise de 1987. Commencez là : sa guitare, la basse en retard, et le nom de Ben Linder encore attaché à la raison d’être de la chanson.