Quatre accords à Lake House, puis une marche avec le casque
Dominic Miller et Sting avaient un rendez-vous du mercredi à Lake House, la maison élisabéthaine du Wiltshire où Ten Summoner’s Tales a été enregistré entre juin et décembre 1992. Une semaine, Miller arrive avec une petite figure de guitare : des accords de sixte, comme un échauffement façon Chopin, la tierce laissée de côté pour que l’harmonie reste ouverte. Il a dit qu’il ne faisait que délier ses mains devant le feu. Sting y entend une chanson. Ils passent dans le studio de la maison, branchent une boîte à rythmes, et gravent une esquisse le matin même. Miller a raconté plus tard que le morceau avait été écrit et enregistré en un jour, eux deux et une guitare acoustique.
Le texte vient pendant la marche. Sting sort dans le jardin avec le casque et demande quelle histoire ces accords racontent. Il tombe sur un joueur de cartes qui ne court pas après la mise. Les couleurs font le travail de la métaphore qu’il utilise vraiment : les piques comme des épées, les trèfles comme des armes, les carreaux comme l’argent, et aucune de ces cartes comme la forme du cœur. Sur l’album, l’esquisse grandit. Larry Adler, alors octogénaire, joue de l’harmonica chromatique. La guitare nylon de Dominic Miller reste devant. Vinnie Colaiuta tient la batterie sur Ten Summoner’s Tales, David Sancious les claviers. Sting joue la basse et chante. Il produit avec Hugh Padgham. Padgham mixe l’album au Town House, à Londres, et Bob Ludwig le masterise à New York.
A&M sort Ten Summoner’s Tales en mars 1993. Shape of My Heart est le cinquième single, le 23 août 1993, avec Fragilidad en face B. Le clip, réalisé par Doug Nichol, est tourné à Lake House et diffusé en septembre. Le single atteint la 57e place britannique pendant une semaine, le 4 septembre 1993, et n’entre pas dans les classements américains. Il voyage quand même. On l’entend dans le film Three of Hearts (1993) et sur le générique de fin de Léon, de Luc Besson, en 1994. Sur le disque, le tempo reste posé, la guitare sèche, la voix proche. On entend les cartes avant d’entendre quoi que ce soit qui ressemble à un refrain pop.
Je voulais écrire sur un joueur de cartes, un parieur qui ne joue pas pour gagner mais pour essayer de comprendre quelque chose, pour trouver une sorte de logique mystique dans la chance, ou le hasard, une sorte de loi scientifique, presque religieuse.
(Sting, interview promotionnelle, 1993)

La ligne de guitare a vécu plus longtemps que la place au classement. En 2003, Craig David construit Rise & Fall dessus, avec Sting crédité en artiste invité, et les Sugababes reprennent la même figure pour Shape. En 2018, Lucid Dreams de Juice WRLD interpole le riff au lieu d’échantillonner le master de 1993. Le producteur Nick Mira a dit que la part d’édition de Sting était tombée à 85 pour cent. Sting a déclaré à Billboard, cet automne-là, que le morceau était « une belle interprétation, fidèle à la forme de la chanson d’origine », et a plaisanté en disant que les royalties paieraient les études de ses petits-enfants. C’était la deuxième fois qu’un tube plus tardif portait son écriture en haut du classement R&B américain, après I’ll Be Missing You, reconstruit sur Every Breath You Take.
Ce qu’on met aujourd’hui, c’est encore l’enregistrement de 1993 : la guitare de Miller, l’harmonica d’Adler, le toucher léger de Colaiuta, la basse de Sting sous une voix qui ne se hausse pas pour gagner la discussion. Le single a manqué le Top 40. La chanson est devenue l’un des rares titres solo que les gens nomment avant The Police. Le joueur de cartes ne montre jamais un second visage. C’est toute l’interprétation.